REVUE DE PRESSE

STIFTERS DINGE


Cinq pianos seuls en scène pour une méditation sur la nature, 9 Juillet 2008
Brigitte Salino, Le Monde

C'est le spectacle le plus intrigant du début du Festival. Un spectacle à la fin duquel personne ne vient saluer, sinon cinq pianos qui avancent sur des rails vers le public, invité à venir les voir de près après les avoir regardés de loin, pendant une heure de rêverie solitaire, conçue, mise en musique et en scène par Heiner Goebbels. Cette rêverie s'appelle Stifters Dinge ("les choses de Stifter") et, comme son titre l'indique, elle est inspirée par l'œuvre de l'écrivain Adalbert Stifter (1805-1868), un homme de la Bohême, au temps de l'empire austro-hongrois.
Comme tous les Allemands de son âge, Heiner Goebbels (né en 1952) a étudié Stifter à l'école. Et il s'est ennuyé. Le temps a passé, Heiner Goebbels s'est tourné vers la musique, il a fondé dans les années 1970 une "Fanfare soi-disant d'extrême gauche", puis il a suivi son chemin, qui l'a conduit à renouveler le genre du théâtre musical, dans les années 1990, avec des spectacles multimédias hypersophistiqués, où la littérature a toujours eu sa place.
Et Stifter est revenu dans la vie de Goebbels, ce cher Stifter, détesté par certains, à cause de son "kitsch sentimental", et tant aimé par d'autres, parce qu'il sait comme personne décrire un paysage dans son moindre frémissement, et rendre à la vie sa fragilité, sous l'apparence de récits moralisateurs et simples (Cristal de roche, L'Homme sans postérité...)
On entend du Stifter en voix off, en ouverture du spectacle. Mais surtout, on voit ce que son œuvre peut nous apprendre : le regard sur la nature que l'homme détruit. Désossés, encastrés les uns dans les autres, les cinq pianos occupent le fond de scène. Devant eux, trois "lacs" renvoient des lumières changeantes, parfois inquiétantes, comme l'image de la forêt profonde qui s'efface pour ne laisser que des branchages nus, au milieu des pianos jouant seuls des notes mêlées à des sons multiples et étranges.
Voilà. On pourrait dire qu'il ne se passe pas grand-chose, sinon qu'on est devant des images sonores. Mais cela représente beaucoup : chacun peut réinventer le monde décrit par Stifter.


«Stifters Dinge», le son des choses, 9 Juillet 2008
Maïa Bouteiller, Libération

Sans interprète, le spectacle de Heiner Goebbels incite à la contemplation.

A part deux techniciens effectuant les derniers réglages au début du spectacle, il n’y a pas âme qui vive dans Stifters Dinge, la dernière création d’Heiner Goebbels. Le compositeur allemand qui a longtemps collaboré avec d’autres, Heiner Müller en particulier, avant de développer son propre théâtre musical, signe ici une nouvelle étape expérimentale dans un parcours touche-à-tout. Paysage musical mouvant, actionné au moyen d’une technologie sophistiquée, ce spectacle sans interprète combine des matériaux divers, à commencer par une machinerie avec cinq pianos très architecturée, qui loge à merveille dans la salle voûtée du tinel de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. Des projections, de la lumière, de l’eau, la reproduction d’une peinture de Paolo Uccello, des textes enregistrés et une partition musicale elle-même combinatoire où un concerto pour piano de Bach succède à des chants d’indiens de Colombie : telles sont ces «choses de Stifter» (littéralement Stifters Dinge), du nom de l’écrivain autrichien (…), né en 1805, qui avait fait de la contemplation de la nature une source majeure d’inspiration.
Quand arrive un bout de récit tiré des Cartons de mon arrière-grand-père d’Aldabert Stifter, l’écoute est déjà envoûtée par la mystérieuse poétique du concert. Tandis que se déroule l’extrait, on n’est pas loin de voir la machine respirer. Deux hommes dans un traîneau à l’orée d’un bois verglacé : le texte ne raconte rien d’autre que la description d’un paysage. Un joyau de précision d’où émane une tension presque dramatique tant les mots semblent ouvrir le regard. Plus tard, Goebbels sert une interview radiophonique de Claude Lévi-Strauss par Jacques Chancel, datée de 1988, où le vieil ethnologue se déclare résolument solitaire et sans espoir, préférant à toute autre forme de compagnie, celle d’un chat ou d’un oiseau. Faut-il pour autant chasser l’homme des plateaux ? La question maintes fois posée ramène au metteur en scène Gordon Craig, qui, à l’aube du XXe siècle, avait théorisé un théâtre de pantin. Le trouble demeure lorsqu’à la fin du spectacle la machine montée sur rail s’avance comme pour recueillir les applaudissements du public.


Goebbels l'enchanteur, 1 Juillet 2008
Philippe Noisette, Les Echos

Spectacle sans acteur et sans musicien - seuls quelques techniciens arpentent le plateau -, « Stifters Dinge » n'en est pas moins une formidable « machine » de théâtre musical à l'intelligence jouissive. Découverte ce printemps au Kunsten, Festival des arts de Bruxelles, la dernière création de l'Allemand Heiner Goebbels emporte loin le spectateur dans un flot de sons, d'images et de mots. Voix de Claude Levi-Strauss ou de Malcolm X, chants rares d'Indiens de Colombie ou de Nouvelle-Guinée, composition de Bach ou de Heiner Goebbels lui-même : toutes ces sources se répondent dans un lent ballet à la beauté troublante avec projections vidéo. Le Stifter dont il est question, c'est Aldabert Stifter, auteur romantique allemand connu pour son sens du détail.
Parabole
Mais on ne peut réduire ce spectacle singulier à un inventaire de sources iconographiques ou musicales. L'art de Heiner Goebbels, à qui on doit « Paysage avec parents éloignés » ou « Eraritjaritjaka », éveille les sens et les consciences. Certains ont pu voir dans « Stifters Dinge », une parabole sur les catastrophes écologiques à répétition de notre temps. Cet arbre nu, entre une installation de pianos mécaniques, ou ces vapeurs sulfureuses s'élevant de bacs posés à même le sol s'y réfèrent. On peut également, et c'est tout le talent de Heiner Goebbels, se laisser aller à la contemplation de ce récital performatif. La technologie mise en scène a l'élégance de s'effacer derrière la poésie. « Stifters Dinge » a, alors, des allures de voyage pour nos sens.


 
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